Loin d’être de simples récits pour enfants, les contes de fées renferment des vérités profondes sur l’âme humaine et ses transformations. À travers réinterprétations, adaptations édulcorées, détournements contemporains et nouvelles créations, que sont-ils réellement ? J-P. Robert
Le Petit Chaperon Rouge – Charles Perrault – 1695
Marie-Louise von Franz, une pionnière de l’analyse des contes
Marie-Louise von Franz compte parmi les plus grandes spécialistes mondiales de l’analyse des contes de fées. Si le nom de Bruno Bettelheim est souvent cité lorsqu’il s’agit d’interpréter ces récits, l’œuvre de von Franz explore un champ d’investigation bien plus vaste et profond. Plutôt que de se limiter à une approche psychanalytique centrée sur l’enfant, elle compare de multiples versions d’un même conte à travers différentes cultures, mettant en lumière leurs motifs archétypaux et leur portée universelle.
C’est durant l’été 1933, alors âgée de 18 ans, que Marie-Louise von Franz rencontre Carl Gustav Jung pour la première fois à la tour de Bollingen. Cet événement marque le début d’une collaboration de plusieurs décennies. Elle joue un rôle essentiel dans ses travaux, notamment en contribuant à Mysterium Conjunctionis, dont elle rédige le troisième tome sous le titre Aurora Consurgens. Tout au long de sa vie, elle poursuit cette œuvre en approfondissant les recherches jungiennes et en témoignant de la pensée de Jung dans de nombreux domaines.
Dès 1935, Marie-Louise von Franz entreprend un vaste travail de collecte et d’analyse de contes, un projet qui s’étendra sur neuf ans. Ce travail aboutira à la publication de Symbolik des Märchens [Symbolisme du conte de fées], un ouvrage en allemand [non traduit en français], signé par Hedwig von Beit, qui en avait commandé la réalisation. Cet ouvrage pionnier explore plus de mille contes du monde entier, une entreprise véritablement herculéenne qui témoigne de l’ampleur de l’engagement de von Franz dans l’étude du symbolisme des récits traditionnels.
Ses cours, devenus légendaires, ont donné naissance à une série d’ouvrages qui ont, pour la plupart, conservé leur style oral. Émaillés de nombreux exemples, ils rendent son approche accessible à un large public. Les éditions La Fontaine de Pierre ont recensé un nombre impressionnant de contes de fées analysés par elle, en précisant les ouvrages dans lesquels ils figurent.
L’ancienneté des contes et leurs métamorphoses au fil du temps
Marie-Louise von Franz ouvre son ouvrage L’Interprétation des contes de fées en précisant ce que sont ces récits :
« Les contes de fées expriment de façon extrêmement sobre et directe les processus psychiques de l’inconscient collectif. C’est pourquoi leur valeur est supérieure à celle d’autres matériaux pour ce qui est de son investigation scientifique. Les archétypes y sont représentés dans leur aspect le plus simple, le plus dépouillé, le plus concis. Sous cette forme pure, les images archétypiques nous fournissent les meilleures des clefs pour nous permettre la compréhension des processus qui se déroulent dans la psyché collective. »
Elle distingue ensuite les contes de fées des mythes et des légendes en soulignant leur spécificité :
« Dans les mythes, les légendes ou dans tout autre matériel mythologique plus élaboré, on n’atteint les structures de base de la psyché humaine qu’à travers une couche d’éléments culturels qui les recouvre. Les contes de fées, par contre, contiennent bien moins de matériel culturel conscient spécifique, aussi reflètent-ils avec plus de clarté les structures psychiques fondamentales. »
Clarissa Pinkola Estés, dans son introduction du livre Femmes qui courent avec les loups, souligne combien les contes ont été remodelés au fil du temps sous l’influence de différentes cultures :
« Parfois, la structure originelle des contes se trouve modifiée par des retouches culturelles diverses. […] Au fil du temps, les vieux symboles païens ont été recouverts par d’autres, chrétiens. Ainsi, une vieille guérisseuse devient-elle dans un conte une méchante sorcière, un esprit devient-il un ange, un châle ou un voile d’initiation un mouchoir, un enfant nommé Beau se voit-il appeler Affligé. Des éléments d’ordre sexuel ont disparu. Des créatures et les animaux bienveillants ont souvent été changés en démons et croquemitaines. »
Elle insiste sur l’ancienneté des contes et leur lien profond avec la tradition orale :
« Le Conte est beaucoup plus ancien que l’art et la science de la psychologie. Et il le restera à jamais. L’une des plus anciennes façons de raconter m’intrigue énormément. C’est l’état de transe, dans laquelle la narratrice « sent » son audience, qu’elle ait un seul ou plusieurs auditeurs, puis entre dans un état du « monde entre les mondes », où l’histoire est « attirée » vers la conteuse en transe et racontée par son intermédiaire. De la sorte cette conteuse aide à « faire de l’âme ». »
Les contes : entre édulcoration, récupération et création nouvelle
Disney a popularisé les contes de fées en les transformant, édulcorant les récits et gommant les aspects les plus sombres et violents des versions traditionnelles. Ces adaptations sont conformes à la morale d’une époque et avant tout destinées à une large audience, tout en générant des gains financiers colossaux.
La plasticité des contes, leur style et leurs différentes versions selon les pays d’origine incitent certains auteurs (les exemples ne manquent pas !) à s’en emparer librement pour proposer leurs propres interprétations. Celles-ci s’éloignent souvent du message originel, servant avant tout des intérêts immédiats en illustrant tel ou tel fait de société du moment.
Alors que le conte est avant tout l’expression collective d’un récit transmis et retenu à un moment donné, souvent retranscrit avec plus ou moins de liberté, certains auteurs n’hésitent pas à en écrire de nouveaux. Les ateliers d’écriture dédiés à la création de contes sont d’ailleurs nombreux. Il s’agit cependant d’un genre littéraire bien distinct des contes traditionnels dont les origines remontent à des millénaires.
L’apport essentiel des contes de fées
Les contes de fées ne se limitent pas à des histoires pour enfants. Ils évoquent des processus psychologiques universels. À travers leurs récits initiatiques, ils mettent en scène les étapes par lesquelles chacun doit passer pour se libérer des influences familiales, des habitudes héritées et des attachements qui entravent l’évolution personnelle.
Les épreuves du héros ou de l’héroïne reflètent cette nécessité de transformation : les enchantements traduisent des blocages intérieurs, les créatures bienveillantes rencontrées en chemin symbolisent les soutiens sur lesquels on peut s’appuyer, tandis que les figures à secourir ou à conquérir incarnent des aspects méconnus ou enfouis de nous-mêmes. Quant aux figures effrayantes, figures d’ombre, elles représentent les obstacles intérieurs avec lesquels il est essentiel d’établir un lien.
Si ces récits ont traversé les âges et captivé des générations entières, c’est parce qu’ils touchent à des enjeux fondamentaux de l’existence humaine. Ils ne sont pas figés dans le passé mais trouvent aujourd’hui une nouvelle expression dans la science-fiction et d’autres formes narratives contemporaines.
À travers des univers futuristes, ces histoires continuent d’explorer les tensions qui traversent notre monde, en mettant en scène des luttes existentielles, l’affrontement du bien et du mal, ainsi que la quête d’un renouveau. Comme les contes d’autrefois, elles mettent en lumière les dilemmes humains et les défis à relever pour que s’accomplisse notre destinée.
L’étude des contes, notamment à travers le regard de Marie-Louise von Franz, nous rappelle qu’ils sont bien plus que des divertissements : ils sont des clefs pour comprendre notre psyché, nos défis et nos aspirations.
Avril 2025
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Jean-Pierre Robert
Jean-Pierre Robert, fondateur du présent site, assure la mise en ligne des contenus. Il est le rédacteur de plusieurs articles, présentation d’ouvrages, entretiens et assure la mise en page du site.
Il coanime des séminaires de formation avec des membres d’Espace Francophone Jungien.
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